Regarder un paysage, c’est déjà en faire l’expérience. C’est choisir un point de vue, une distance ou parfois ne rien choisir du tout et être submergé par l’espace. C’est cette expérience du regard qu’un groupe d’enseignants et de médiateurs a partagée au printemps 2025 sur les sites de Nœux-les-Mines et de Mont-Saint-Eloi. Cette lettre revient sur ces deux journées d’immersion conçues par la DRAEAC et les CAUE du Pas-de-Calais et du Nord dont la connaissance du territoire a nourri la réflexion sur les pratiques proposées. Voici quelques repères pour prolonger cette approche en classe ou sur le terrain...
Le paysage c’est quoi ?
- Une construction humaine et sociale : Selon la Convention européenne du paysage (Florence 2000), le paysage désigne "une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et humains et de leurs interrelations". Il s’agit donc d’une réalité vivante, en constante évolution, façonnée par les pratiques humaines et les transformations environnementales. Le paysage n’est pas seulement une image : c’est une construction collective, fruit d’un regard, d’une histoire et de la mémoire d’un lieu.
- Un outil de compréhension et de médiation : Le paysage est un support de lecture du territoire : il révèle ses dynamiques, ses usages et ses tensions. Il constitue aussi un outil de médiation entre acteurs aux logiques différentes — élus, habitants, urbanistes, agriculteurs, enseignants. En cela, il favorise la compréhension mutuelle et la concertation autour des projets d’aménagement ou de valorisation du cadre de vie.
- Un objet d’étude interdisciplinaire : Chaque discipline propose un éclairage particulier sur le paysage. Les géographes y lisent la structure physique du territoire (relief, végétation, réseaux), tandis que les écologistes y voient un écosystème à préserver. Les scientifiques y trouvent des données sur l’économie, la démographie ou les traces archéologiques, quand les écrivains et poètes en font une source d’inspiration et d’émotion. Quant aux publicitaires et journalistes, ils l’utilisent comme une image idéalisée ou un symbole de mémoire collective. Ainsi, le paysage apparaît comme un terrain d’observation commun synthétisant de multiples regards différents.
- Des outils pour capter le paysage : Apprendre à regarder, c’est aussi apprendre à analyser. De nombreux outils de lecture permettent d’en saisir la complexité : les cartes anciennes (Cassini, État-Major, cadastre) montrent l’évolution du territoire dans le temps ; les photographies aériennes en révèlent l’organisation spatiale. Les reconductions photographiques mettent en évidence les mutations du cadre de vie et les observations in situ, accompagnées de croquis ou de relevés, réactivent le regard et la perception directe. Ces outils, qu’ils soient scientifiques ou sensibles, contribuent à construire une véritable culture du regard, commune à tous les observateurs du paysage.
En définitive, ces outils permettent de lire et de comprendre le paysage dans sa complexité. Mais pour en saisir toute la portée, il faut revenir à ceux qui, les premiers, ont tenté d’en traduire la beauté et les émotions : les artistes. Car l’histoire de la représentation du paysage, de l’Antiquité à aujourd’hui, éclaire notre propre manière de le percevoir.
Une brève histoire du regard : comprendre et représenter le paysage
Le paysage n’a pas toujours été un sujet d’attention. Longtemps perçu comme un simple décor, il est devenu, au fil des siècles, un miroir du rapport de l’homme à son environnement. De l’Antiquité à nos jours, les artistes, scientifiques et citoyens ont façonné cette notion en conjuguant observation, sensibilité et savoir.
- Du décor à la représentation
Dans l’Antiquité, la nature n’est encore qu’un cadre symbolique : les fresques de Pompéi ou les jardins romains traduisent déjà une fascination pour la nature ordonnée, apprivoisée. Au Moyen Âge, le paysage s’efface derrière le sacré : les enluminures et vitraux évoquent davantage le divin que le réel. Il faut attendre la Renaissance pour que le regard change. Les peintres ouvrent des fenêtres sur le monde : perspective, lumière et profondeur deviennent les outils d’un regard nouveau. Le paysage entre véritablement dans l’histoire de l’art.
- Le paysage, miroir des émotions
Au XVIIᵉ siècle, le paysage est idéalisé au sens littéral : Poussin et les classiques y cherchent l’harmonie et la mesure. Puis, avec le romantisme, la nature s’impose comme espace d’émotion : Turner, Friedrich ou Hubert Robert y traduisent le sublime, la solitude ou la fragilité humaine. L’Impressionnisme viendra capter la vibration du réel : Monet ou Pissarro peignent l’air, la lumière et le temps qui passe.
Au XXᵉ siècle, le paysage quitte les cadres du musée : les artistes du Land Art comme Robert Smithson, Christo ou Richard Long interviennent directement dans la nature. Le paysage devient à la fois matière, œuvre et expérience. Cette évolution rejoint les démarches actuelles : photographes, urbanistes, paysagistes ou enseignants s’emparent à leur tour de ce regard sensible pour lire et comprendre le territoire.
En conclusion, la formation "Capter, capturer le paysage" s’inscrit dans cette filiation. A partir d’outils concrets, les participants ont exploré le paysage comme trace du temps et expression collective. Observer, nommer, comparer : autant de gestes qui permettent d’apprendre à voir, à interpréter et à comprendre le monde qui nous entoure.